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Reportage Céleste

 

Résumé

 

reportage cambourakisAvant-propos

Dans un long avant-propos, Karinthy développe son idée de ce que peut être l’au-delà. Il reprend un texte qu’il avait déjà publié dans la revue Nyugat en 1928[1], sept ans plus tôt :

Dans les siècles passés, l’au-delà réglait le quotidien. La religion exerçait une grande partie du pouvoir politique. Aujourd’hui l’au-delà ne semble plus intéresser grand monde. Mais la question reste posée et il n’est pas inintéressant d’essayer de l’aborder. Il est erroné d’identifier l’au-delà avec la notion de divin, de fins dernières et d’éternité post mortem. « Si un au-delà existe, alors dès maintenant, durant ma vie terrestre, je dois me trouver dans ce monde de l’au-delà, seulement je l’ignore, ou plutôt je ne le perçois pas dans mon état d’âme présent nommé la vie. » L’au-delà c’est ici et maintenant, c’est la prise de conscience que c’est nous qui créons le monde, « c’est l’affaire personnelle de chacun ».

 

Merlin Oldtime

Merlin Oldtime, le héros du roman, est un journaliste globe-trotter. C’est le journaliste parfait, l’idéal ou le comble du journaliste. Sa quête de la vérité est sans limites, quelles qu’en soient les conséquences : se faire condamner à la pendaison pour vivre l’événement. L’interviewé ne doit jamais savoir qu’il a affaire à un journaliste : il interviewe Guillaume II en se faisant passer pour son barbier remplaçant, il se fait décorer comme soldat, se fait passer pour un espion, puis passe pour un insoumis ; il cherche à se faire révéler comme écrivain par Bernard Shaw ; il séjourne un mois dans la section des agités d’un asile d’aliénés…

 

Le contrat

Merlin Oldtime voit son aura baisser, ses travaux intéressent moins, on l’accuse de fautes professionnelles, il est suspecté de faire de la publicité cachée pour des firmes privée. Puis pendant cinq ans on n’entend plus parler de lui.

Un magazine hebdomadaire ayant lancé une enquête auprès de savants, écrivains et penseurs sur le thème "Existe-t-il un au-delà ?", Oldtime se présente à la rédaction d’un grand journal, le New History. Il propose un reportage dans l’au-delà : « Je passe un certain temps dans cet au-delà dont vous n’arrêtez pas de causer, j’y passe ; j’enverrai à mes commanditaires, des lieux mêmes, de là-bas, les papiers originaux « de notre envoyé spécial ».

Bien sûr on ne le prend pas au sérieux, on cherche à l’éconduire comme un aliéné. Mais moyennant des tours de passe-passe et des métamorphoses, des télétransportations, il obtient un contrat après avoir semé l’effroi dans la rédaction du journal.

Merlin Oldtime se rend au cimetière. Il entre en catalepsie. À la porte du cimetière passe un crieur de journaux : « Édition spéciale ! Dans son prochain numéro The New History commencera la publication du reportage de Merlin Oldtime dans l’autre monde ! »

 

            Suivent les reportages :

 

La dimension du passé

La première communication est une description du voyage, l’envoyé spécial constate qu’il est entré dans une quatrième dimensions : description détaillée des impressions psychiques et corporelles.

Dans la deuxième communication, Merlin Oldtime décrit par le menu son arrivée dans le monde du passé. Il est abordé par Diderot. (Diderot sera à la fois sa Béatrice et son Virgile dans les visites à travers les pays (régions, mondes, niveaux, cercles, paradis, dimensions…) de l’au-delà.).

Le passé se trouve dans la cinquième dimension. On peut s’y promener, observer…, parler, mais aucune action ne peut changer quoi que ce soit, pas même la trajectoire d’un flocon de neige. La ville du passé est immense, comme on ne peut rien y changer, elle est éternelle : « Je dois me convaincre que ce que j’appelle le temps est ici un fluide amorphe et d’orientation changeante, seul l’espace avance dans une direction unique, irréversible. ».

Ils partent en voyage.  À travers le cerveau de jeunes Viennois du XIXe siècle ils parviennent dans la grotte de Cro-Magnon. Un homme est en train de dessiner sur la paroi. Merlin l’interviewe. C’est l’occasion d’une réflexion sur la signification de l’art. Puis sa femme vient le prendre, le traîne par les cheveux vers l’extérieur : la tribu est en guerre, il doit aller se battre.

Ensuite ils rencontrent le professeur Noah (Noé) dans une ville incroyablement civilisée de l’Atlantide. Toute la ville ne parle que d’une menace cosmique. Pour y échapper la population s’en remet au professeur. « Le salon d’accueil de monsieur le professeur est un hall immense. De nombreuses illustrations sur les murs. Toute une série de meubles de bureau. Le plus intéressant et le plus caractéristique c’est que tout autour, le long des murs, s’empilent des centaines de cages. Dans chacune d’elle un animal différent aboie, caquette, hurle, glapit, jacasse, croasse, gémit, rugit, miaule et gazouille. Parmi eux tout un tas d’espèces inconnues du grand dictionnaire de sciences naturelles de Brehm.                               […] N’avez-vous pas eu l’idée de réaliser également une sélection au sein de l’espèce humaine ? […] vous n’avez pas eu l’occasion de lire dans le journal la série d’articles qu’un de mes excellents confrères a publiés après les entretiens qu’il a eus avec un responsable de la politique culturelle allemande. Ce politicien a effectivement affirmé que, si nous cultivons consciemment et systématiquement toutes les propriétés qui sont à même d’assurer la supériorité d’une race, et si nous désherbons l’infiltration des races nuisibles ou de moindre valeur, nous arriverons enfin à produire des spécimens d’une telle perfection qu’ils pourront par la suite combattre avec succès toutes les autres espèces, et qu’ils auront mérité de régner absolument et définitivement sur le monde. […] - La personne qui a prétendu une telle absurdité n’a jamais fait de mathématiques de sa vie. Il faudrait que quelqu’un qui n’a pas la moindre notion de mathématiques soit interdit de parole dans les affaires publiques. […] À la fin de toute cette grande épuration l’espèce, plutôt que croître et se multiplier, diminuera et s’amoindrira, jusqu’à devenir la proie d’autres espèces primitives et totalement imparfaites. ». Et le Professeur Noah rêve de la lumière qui se lèvera après le déluge et une nouvelle humanité naîtra…

Puis leur route les conduit à Syracuse l’an 274 avant J.-C. Ils rencontrent Archimède qu trace des traits dans le sable et décrit les machines de guerre qu’il envisage de construire… et c’est Diderot qui piétine les cercles, et hors de lui, c’est lui qui tue Archimède…

Ensuite nous nous rendons à Rome, le jour des Ides de Mars, en 41 avant J.-C. Merlin Oldtime, mettant en œuvre ses compétences de journaliste, s’introduit auprès de César comme maître des bains. César lui demande s’il doit se rendre au Sénat. Il essaye de le convaincre de ne pas s’y rendre. Il essaye de le forcer à rester. Sans succès naturellement : « Du fond de l’obscurité j’entends encore sa voix : - Enfin ! Pourquoi ne m’avez-vous pas réveillé ? Ce maudit fantôme, une fois de plus… »

L’étape suivante se situe à Jérusalem à la fin d’avril de l’an 33. On parle en ville d’un rebelle qui va être amené devant le gouverneur. Il rencontre Thomas : « N’est-ce pas moi qui L’ai compris le mieux lorsque j’ai gardé le silence, Lui qui a calmé le forcené d’un geste, Il lui a même intimé l’ordre de remettre l’épée au fourreau ?! Les jeunes n’ont pas bonne mémoire… Moi je me rappelle bien tous ses mots dans les moments difficiles… Il avait coutume de dire : « en vérité, je vous le dis, ce que dit l’Écriture adviendra. ». On rencontre Pierre en train de renier le nom de son maître.

            Venise en 1306. Visite chez Marco Polo. Merlin prétend le persuader que des innovations étonnantes permettront de voyager rapidement… dans les airs… il est éconduit !

            Valladolid en 1506. Un trou abject. Oldtime finit par trouver difficilement l’adresse où Christophe Colomb a pris sa retraite. Il confie au reporter que ses affaires vont mal, qu’il se cache. Il vit dans la misère, il demande qu’on lui paye ses consommations à l’auberge…

Paris en juillet 1762. Au café de la Régence. Diderot écrit une dissertation sur les aveugles. Ils s’engagent dans une conversation philosophique sur l’expression et le langage : « - Il en découle donc que pour vous le langage n’est qu’une sorte de jargon permettant aux penseurs de discuter entre eux. – Précisément. Cette causerie se nomme littérature. – En d’autres termes, une sorte d’échange épistolaire de certains éminents représentants de la race humaine, à travers le temps et l’espace… » Diderot s’intéresse à ce qui était l’avenir pour lui. C’est Danton qui apparaît. Puis Napoléon, la Grande Armée. La naissance de l’ère industrielle, les progrès techniques et scientifiques et encore la guerre, la Grande Guerre.

            Merlin est déçu par sa vision de l’histoire de l’humanité. Il demande à Diderot de lui permettre d’accéder à la dimension supérieure de l’au-delà, celle que Diderot nomme la dimension du Désir Assouvi.

 

Le désir assouvi

Tout n’est qu’impressions, lueurs, couleurs, sons et musiques. Mais « Je sens très fermement qu’il y a des chiffres qui se dissimulent derrière ce tournoiement difforme. Des quantités derrière les qualités. »

Il se retrouve dans un lieu indéfinissable qui se révèle être un train. Un train présent dans se souvenirs. Un train qui le conduit à la ville. La ville parfaite dans le souvenir de Merlin : Venise. Mais c’est la Venise de ses rêves et de ses souvenirs ; elle est inaccessible concrètement.

Il parcourt New York totalement désincarné, tel un faisceau lumineux. L’ambiance change. Oltime aperçoit au dernier étage d’un gratte-ciel l’enseigne du médium Schrenck-Notzing[2]. Merlin se présente comme un esprit évoqué par le médium. Le médium réussit à l’incarner. Une conversation peut s’ensuivre. Nous sommes dans le monde des désirs, des rêves et des pensées de Schrenck-Notzing, Dans ce monde, le médium est le maître absolu : « En fait, cher ami, c’est toi qui détiens, pourrait-on dire, la constitution de la Ville en dépôt, investi de droits dictatoriaux. C’est différent. C’est toi qui représentes, en personne, les susdits Bonheur, Perfection, Omnipuissance, Entité Fusionnelle. » Puis le professeur se réveille… l’audience prend fin, mais on ne quitte pas vraiment le "paradis du professeur".

Il apparaît que cette dimension de l’au-delà est celle des rêves et des souvenirs de chacun : il y a autant de paradis que d’individus… « Tout sujet n’a plus qu’un seul droit et en même temps un seul devoir : être heureux. […] Les gens, ou plutôt les âmes, ou plus exactement les anges (presque tous ont des ailes mais ils ne s’en servent que rarement, et même plutôt pour jouer que dans le but de se déplacer) affichent effectivement une figure très amène quand ils flottent, sautillent et se reposent aux balcons de nuages, défilent, glissent dans les avenues de nuages, et leur expression je pourrais la qualifier de glorieuse […] Si deux d’entre eux se croisent par hasard, ils se saluent le bras levé, ou plus exactement, ils le saluent, Lui. »

Oldtime arrive à changer de "paradis". Il aborde les rêves et les passions du Marquis de Sade. Un Golgotha apparaît à l’horizon dans une atmosphère rouge et mugissante. Puis des ruisseaux de sang, des scènes de tortures : « Alors, non loin de la suppliciée, j’aperçois sur un podium de verdure un canapé de couleur pourpre… Sur ce canapé, drapé de rouge, un homme barbu… ses lèvres rouges demi ouvertes sont agitées de convulsions dans la barbe comme le calice concupiscent des plantes carnivores… demi assis, il se penche en avant, enivré de jouissance… Il donne un signal : des esclaves noirs, nus et ricanant surgissent parmi les arbres… Ils courent vers la torturée, un couteau brille entre leurs mains… La femme émet des sons invraisemblables, elle fait sortir le contre-ut de la souffrance… Les couteaux chauffés à blanc tracent sur son corps toutes sortes de courbes tortueuses. […] Il me semble entendre la voix de mon guide au loin. - Que se passe-t-il, Merlin ? Vous paraissez un peu troublé, on dirait… Avez-vous donc oublié à qui appartient ce paradis ? Retournez voir le Barbu et demandez-le lui… »

Après cette station sado-masochiste on accède à un paradis bleu et argent : le pays de l’éternel clair de lune. C’est celui de Bertran de Born[3], prince des troubadours La plus importante institution de cet univers est le Ministère National pour la Protection des Illusions. Des cascades s’écoulent en perles d’eau, la fête se prépare : « En première ligne, au pas d’une danse rythmique, avance l’état major de la Direction des Illusions de l’Élevage des Souvenirs et de la Culture des Espérances : chacun tient à la main un symbole, une mèche de cheveux, un ruban, un petit paquet ficelé, une lettre retrouvée, autant de balises dans l’évolution de l’amour. »

Merlin est insatisfait, il demande à Diderot : « c’est là-dedans [que ces âmes] ont puisé, dans les déchets de leur vécu, ce ramassis de cailloux, matériau du mirifique château en Espagne de leur bonheur… Montrez-moi une âme nue… une âme qui a oublié la vie… ou qui n’a pas eu le temps de la connaître… alors je croirai qu’elle sait ce qu’elle désire… » Il aboutit dans un jardin de symboles : Zéphir, la forêt Sylvana, le jeune Phébus. « Les arbres se mettent à parler, l’herbe bavarde, l’eau caquette, le vent y met son grain de sel, un énorme charivari s’élève, tout le monde donne son avis en même temps. » Merlin entre en conversation avec la Nature. C’est sa propre âme que Merlin visite… « - Allô ! Allô !… Ici l’âme de Merlin Oldtime ! Homère, Socrate, Platon, âmes sœur, où êtes-vous ? […]Je tends l’oreille. L’aubépine chuchote : - [...] Je ne le dis qu’à toi en toute intimité : Socrate était mon nom au temps de ma vie humaine. Tu vois, je subsiste, même si ce n’est plus sous ma fière allure d’autrefois… Crois moi, il n’y avait pas d'autre issue, et encore je dois me réjouir d’avoir pu me dissimuler dans une forme relativement correcte : tu te souviens peut-être que j’ai bu toute une coupe de ciguë, si bien que j’ai été à deux doigts d’être moi-même ciguë. Je t’informe aussi que Homère est devenu grive dorée, et Platon, lui, chardon à foulon, une sorte de buisson ; aucun des deux n’ose se plaindre… Nous avons compris après coup, vois-tu, que ce que nous appelions âme est une chose bien trop aléatoire et changeante et mortelle par rapport à la chose toujours uniformément renaissante que ceux-ci appellent corps et matière. Moi, par exemple qui, du temps où j’étais homme, défendais mes convictions avec constance, force m’est de reconnaître que ma manière de voir (que j’appelais thèse), je l’ai changée en soixante ans un plus grand nombre de fois que cette fourmi rouge qui grimpe justement sur ma branche n’a changé son comportement envers la nature en soixante mille ans. C’est tout ce que j’avais à te dire, et maintenant, adieu… on nous regarde ! »

 

Le cercle de la liberté

Merlin entre dans le corps d’Abraham. « L’anatomiste diplômé que je suis, reconnaît la Forme : c’est une gigantesque cage thoracique, de dimensions cosmiques. Au milieu une planète géante palpite en rouge, aussi grande que le Soleil : un Cœur énorme tournoie dans le ciel. J’identifie même les contours des Poumons qui se délitent comme des nuages. Et de plus loin, au-delà du ciel, comme si cela venait d’un autre univers, résonnent les Verbes de l’Écriture […] L’objectif se dessine devant moi très clairement : par un des capillaires je dois remonter jusqu’au Cerveau. Au Cerveau, au centre du monde matériel vivant, dans sa Raison et dans sa Volonté, afin de prendre part moi-même, partie de l’Intention Suprême, à la Création et à la Destruction. »

Une fois dans le cerveau d’Abraham, Merlin devient lui-même pensée qui échange avec les pensées qui l’entourent. Une pensée folle, celle du suicide, l’éjecte dans le septième cercle, celui de la liberté ; Diderot l’accueille, il est là chez lui : « - Ici aussi vous pouvez faire avec les êtres ce que vous jugez bon, pourquoi aurais-je appelé autrement mon pays la Catégorie de l’Action et de la Liberté ? D’ailleurs vous pourrez rapidement vous en convaincre. Avec qui aimeriez-vous vous entretenir parmi nos connaissances ? […] Au hasard je prononce le nom de Napoléon. » Mais Napoléon ne se rappelle pas avoir été empereur.  « - Excusez-moi, il est possible que vous ayez bien changé, mais cette transformation […] passe pour un manque de caractère. […] On entend par caractère le fait d’être conséquent, fidèle à sa personnalité, aussi bien en pensées qu’en actions. […] - En pensées et en actions ? Autrement dit, penser toujours la même chose, agir toujours de la même façon, parmi les infinies possibilités de la liberté de la pensée et de l’action ? De quelle prison vous êtes-vous libéré, frère astral ? ».

Merlin lui-même perd alors le fil de ses obligations de journaliste et c’est son assistant Jushni Jubashat qui termine le roman en rapportant les dernières paroles du journaliste : « Cher Jubashat, je vais être bref. Je ne peux former que des phrases courtes. Je halète très péniblement chaque mot. Je dois constamment m’arrêter. J’étouffe. […] En tant que journaliste, je me suis engagé à décrire, à représenter les choses et surtout les êtres tels qu’ils sont. Dans un monde où les caractères ne sont pas permanents ou constants et où ils ne sont pas liés à la substance, je suis impuissant. » Il rencontre Hélène, elle est vraiment très belle… elle ne se rappelle de rien : « - Ton salmigondis n’a ni queue ni tête mais il est exquisément drôle. J’ai repéré un mot qui me paraît particulièrement plaisant bien qu’un pur amas de sons incompréhensibles pour moi. Dis-moi : que veut dire le mot amour dans ton discours ? […] Femme ? qu’est-ce que c’est ? » Merlin se sent anéanti. Il n’arrive plus à saisir aucune réalité, il se sent entraîné dans un tourbillon infernal et pense avoir atteint le huitième cercle. Mais impossible d’y demeurer : « Ici il n’y a ni matière ni force ni espace ni temps, ni cause ni effet. […] Il y a des thèses et des lois, indépendamment du reste. Et pourtant, aussi étonnant que cela paraisse, je retrouve autour de moi des connaissances de ma vie terrestre. Chacune d’elles est une de ses thèses en liberté. Maintenant on va être interrogé sur ces thèses. L’existence préalable à tout ce qui existe est la préparation à cette interrogation. […] La Thèse beethovénienne est sœur de celle du mathématicien Farkas Bolyai[4]. Et puisque l’on parle de ce dernier, je peux vous rapporter un détail intéressant, Jubashat. Ces lignes parallèles, sujet de tant de polémiques, se rencontrent en fait ici, directement à côté de moi. D’où je conclus que je me trouve à l’Infini. Mais entre temps, pendant que je vous explique cela, une Thèse nommée Edison est accourue et les a séparées. La solution est très simple. Kant me fait savoir que ces lignes, angles, catégories géométriques et mathématiques, ne sont que pures conventions, ils ont été créés, construits par la raison humaine, à sa convenance, si je le veux les parallèles se rencontrent, si je ne le veux pas, elles ne se rencontrent pas. » Puis Merlin Oldtime appelle à l’aide, il tombe… il tombe à travers les couches de conscience successives. Il aboutit dans un train, un train de rêve où tout est changeant, le train le conduit à Venise au quatorzième siècle "sa Venise". « Je reste ici… Je n’avance ni ne recule… Je ne veux pas de la Réalité… et je ne veux pas de ce mauvais rêve au cimetière de Chelsea… ici… jusqu’à la fin des temps… »

Alors c’est Denis Diderot qui prend contact avec Jushni Jubashat. La dernière fois qu’il a vu Merlin Oldtime, il était à Venise brandissant la nouvelle que deux trains se sont télescopés. Cela lui a fait apparaître l’Être Unique. « - Merlin, vous avez vraiment entendu la Voix de l’Être Unique ? […] - Ne voulez-vous pas m’en parler ? - Que pourrais-je en dire ? Que nous deux, vous et moi, nous n’existons pas, il n’y a que Lui qui existe ? Merci. Je ne veux pas le savoir. Je n’en prends pas la responsabilité. […] Ici deux trains se sont rentrés dedans… […] - De quels trains parlez-vous ? […] Tout est pour elle… pour elle… pour qu’elle n’ignore plus mon existence, pour qu’elle me trouve, pour qu’elle se manifeste… car nous devions nous rencontrer… je lui en ai fait le serment… elle m’a aussi fait le serment… derrière Venise… […] quand j’avais seize ans… […] et elle a juré… et j’ai juré… de nous rencontrer… si possible de notre vivant, sinon au-delà de la vie… Et alors quand… j’ai trouvé son nom… sur la liste des victimes… je savais déjà que je ferai ce voyage un jour, non pas pour le « New History », non pas pour l’Être Unique, mais pour elle seule, pour réaliser littéralement les paroles du serment : « même si tu meurs, même si je meurs, dans l’infini et dans le lointain des milliards d’années et des trillions d’étoiles, il y aura forcément un jour, un instant pour nous deux, comme quand deux trains se croisent à grande vitesse et deux mains fuyantes se font signe par deux fenêtres : je t’ai reconnu, c’est bien toi, mon amour, m’aimes-tu encore ? moi je t’aime toujours ! » […] - Les deux trains se croisent et s’éloignent à vive allure, pour l’éternité, l’un vers la Réalité, l’autre, le mien, vers les paysages inconnus de la Vérité. »

 

Enfin Jushni Jubashat, le mystique Hindou fit figurer sur la tombe de Merlin Oldtime, sous son nom : « Il fut donc il est, il est donc il sera ».

 

 



[1] Y a-t-il une vie dans l'au-delà ?

[2] Albert von Schrenck-Notzing (1862-1929). Psychiatre allemand. Chercheur, il s'est consacré à la découverte de phénomènes paranormaux : médiumnité, évocations, télépathie.

[3] Bertran de Born (v.1140-v.1215). Troubadour né en Dordogne.

[4] Farkas Bolyai (1775-1856). Mathématicien hongrois, père de János Bolyai (1802-19860), l’un des pères de la géométrie non euclidienne.