Frigyes Karinthy : Nouvelles parues dans la presse : 1933

 

Suite du recueil

"presse : 1933", titres

Thème "société"

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BESOIN ET MODE

Moralité d’une enquête

38-besoin et mode le vous rassure, il ne s’agit nullement de propagande pour le mouvement espérantiste sur lequel nous venons de mener une enquête un certain nombre de vendredis successifs. Nous avons écouté l’avis pour ou contre d’éminents écrivains, devant un public intéressé, profane ou non. J’aimerais cette fois en tirer quelques conclusions, non de l’enquête proprement dite, seulement à l’occasion de cette enquête, des conclusions d’ordre général, indépendamment du mouvement.

Et comme ces conclusions me paraissent intéressantes, leur nature paradoxale et ambiguë "me va comme un gant", j’en parlerais le plus volontiers d’une façon pédagogique, qui plus est en illustrant les enseignements (pour commencer tout de suite par un paradoxe) par modestie à mes dépens (et non par vanité).

L’excellent Zoltán Szász[1] qui a aussi fait une apparition parmi nous, a, dans un article considérable, exprimé son étonnement de trouver "un humoriste" dans le siège de président de la réunion d’un mouvement si sérieux, d’autant plus que cet humoriste (il s’agit de moi) a aussi avoué ne pas maîtriser correctement l’espéranto. Au demeurant Szász a reconnu qu’il s’agissait de sujets vraiment intéressants, ce qui l’intriguait seulement est que le débat se déroulait sur un ton superficiel et léger par rapport à la portée des sujets traités – il y aurait aussi entendu beaucoup de "sottises" et "d’inepties" (pour rappeler son style) – bref : il avait imaginé autrement les pionniers et apôtres de l’idéal gigantesque de ce langage universel.

Ceux qui ont suivi l’enquête d’un bout à l’autre protesteraient certainement avec vigueur contre cette façon de voir. En effet de nombreuses questions sérieuses générales et techniques ont été soulevées et parfois approfondies. Mais, à supposer que pendant la demi-heure que Zoltán Szász a passée parmi nous l’ambiance était à la plaisanterie, permettez-moi de poser la question : avons-nous nui à la cause de l’espéranto, ou l’avons-nous plutôt favorisée ?

Car une chose est l’idéal, et la cause en est une autre.

Prenons par exemple mon cas avec Zoltán Szász.

J’ai commis moi-même de nombreux papiers sur la question d’une langue universelle, avec le sérieux voulu, j’ai tâché d’éclairer le problème jusqu’à ses racines, j’ai enrichi le sujet de vastes horizons de notions, tout en ne m’écartant pas du substantiel, j’ai soulevé des questions de principe. J’ai même pris un jour la parole sur le sujet au Pen Club.

Tous ces efforts ne m’ont jamais valu le moindre mouvement de la lame formidable, ce noble acier de l’esprit critique de Zoltán Szász, qui daigne susciter le débat ou la réflexion, ne serait-ce qu’au détour d’une phrase, sur l’hypothèse selon laquelle justement nous, Hongrois, aurions intérêt à promouvoir un langage universel.

Cette fois, à l’occasion qu’il a cru déceler à l’état-major du mouvement, non des argumentaires passionnés et édifiants, mais quelques légèretés superficielles, tout à coup il consacre à l’espéranto une page entière. Il en est ressorti ce que jusque-là il n’avait jamais avoué, qu’il était d’accord pour l’essentiel et qu’il espérait et trouvait souhaitable le succès et la gloire de l’espéranto.

Mais nous en avons rencontré d’autres comme lui.

Dès le début de l’enquête j’avais prédit qu’il en serait ainsi. J’avais expliqué que je voyais un des principaux obstacles au succès de l’espéranto en Hongrie dans l’absence d’adversaires (il se répand mieux à l’étranger), pour la simple raison que la nécessité de l’espéranto, son besoin, les arguments que l’on peut citer en sa faveur, sont si clairs et convaincants qu’ils ne permettent aucune réticence. Comme on peut apprendre l’espéranto en deux semaines, on peut aussi démobiliser les contre-arguments les plus entêtés contre le mouvement – l’adversaire démobilisé est contraint d’abandonner ses propres idées, mais n’adopte les nouvelles idées qu’avec parcimonie (dans le domaine de l’apprentissage intellectuel l’échange d’enfants n’a pas cours), il préfère vite oublier ce sujet pénible, il le clôt, il le range dans son tiroir, il l’ôte de l’ordre du jour. Parmi les éminents publicistes qui avaient un jour consacré au moins un article à la question au moment de l’enquête, pas un seul n’est venu nous écouter – à l’exception du seul Dezső Kosztolányi venu pour développer son antipathie d’une manière très intéressante et attachante ; une heure plus tard il nous a quitté parfaitement convaincu, et… n’a pas écrit une ligne supplémentaire.

Si Zoltán Szász a pris la plume c’est parce qu’il voyait une contradiction entre ce mouvement vieux de quarante ans et la séance d’une demi-heure qui lui était consacrée – c’est cette bizarrerie, cette apparente contradiction qui l’a incité à écrire.

 

*

Je n’ignore pas qu’aux yeux de beaucoup de mes confrères écrivains notre entêtement infantile de nous attacher à ce langage qu’ils qualifient d’artificiel n’est pas sympathique, ni "artistique", ni "digne d’un écrivain"…

Je dois veiller à mon expression.

Je ne cherche pas à "propager" cette langue.

Je ne veux ni la faire accepter, ni convaincre les gens.

Je voudrais la mettre à la mode, sinon l’espéranto lui-même, au moins l’intérêt pour l’espéranto.

Pas besoin de pratiquer l’espéranto pour cela.

Il suffit de croire en lui (à condition que ce soit désintéressé), croire qu’il est intelligent, juste et beau. D’y croire non avec un fanatisme apostolique, non avec la foi d’un martyr (je ne ressens nullement une telle vocation), seulement avec la passion et la curiosité d’un commerçant ou d’un agent cherchant à "placer" un article parce qu’il le voit susceptible d’un succès mondial, qu’il l’aime, qu’il est proche de son cœur, et qu’il aimerait le partager avec d’autres.

Pour cette raison, parce qu’il s’agit de marchandise, je ne répugne pas aux moyens qu’emploie n’importe quel marchand habile ou concessionnaire pour convaincre les "âmes d’artiste" délicates.

 

*

Les commerçants connaissent bien leur métier, et s’ils reconnaissent l’utilité d’une marchandise, ils sont de bonne foi en matière de moyen, ils sont souvent bien meilleurs connaisseurs de l’homme et de la foule que les proclamateurs des idées qui prétendent sauver le monde.

Ils n’apportent pas la bonne nouvelle, ils apportent la bonne propagande – et ce sont eux qui sont dans le vrai.

Ils appliquent naturellement, sans philosophie ni spéculation, quasi inconsciemment, la seule méthode appropriée dont je vais essayer de résumer brièvement l’expérience psychique dans ce qui suit.

 

*

J’affirme seulement une thèse et non une loi, seulement une expérience.

Il convenait de préciser cela à l’avance, car comme la plupart des savoirs de la psychologie des masses, le résultat est paradoxal, il contredit la loi sociologique, et même économique, qui découle de la spéculation.

La loi prétend que c’est le besoin qui régit en tout domaine les rapports de l’offre et de la demande.

L’expérience prouve que si cette loi est valable dans le monde végétal et animal, chez l’homme il faut aussi tenir compte de quelque chose qui rend le calcul confus, qui conduit à une autre réalité que ce à quoi on pouvait s’attendre.

Cette chose n’a pas de nom définitif, communément admis. Sa circonscription portée à un dénominateur commun, son principe factuel est à chercher dans la nature humaine.

On le baptise "d’esprit du temps", de courant psychique, de religion, de besoin sentimental ou pour ceux qui veulent à tout prix sauver la loi, de besoin culturel.

Soyons plus modestes. Appelons-le simplement la mode.

Le terme "mode" signifie que j’aspire à quelque chose dont je n’ai pas besoin, simplement parce que d’autres l’ont déjà.

Cette aspiration, une fois de plus selon l’expérience, peut être plus puissante que la nécessité de satisfaire un besoin.

Comment est-ce possible ?

C’est une question d’encyclopédie – j’y répondrai une autre fois.

Aujourd’hui seulement ceci : des centaines de milliers d’hommes accrochent à leur cou un chiffon totalement inutile sous la dénomination de "cravate", chacun sait parfaitement qu’il n’en a nul besoin – mais le principe de bizarrerie et d’étrangeté est plus impératif que la conviction de l’utilité ou de la non-utilité.

L’espéranto ne sera pas victorieux le jour où chacun aura reconnu tout le contenu de sa nécessité – une telle reconnaissance générale existe souvent (en dehors de la nécessité d’une paix dans le monde), sans rapprocher d’un iota la mise en œuvre de sa satisfaction – mais le jour où de ce contenu un petit élément deviendra bien public, ce qui est plus que l’entier, parce qu’il suffira pour éveiller l’enthousiasme des foules.

 

Pesti Napló, 18 juin 1933.

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[1] Ziltán Szász (1877-1940). Journaliste.