Frigyes Karinthy : Nouvelles parues dans la presse : 1929

 

Suite du recueil

Presse : 1929

Thème "Hongrie"

afficher le texte hongrois

mezŐtÚr, radio, os de mammouth, mezŐretour

Journal de voyage depuis Budapest

Mezötur le vous ai déjà dit qu’on n’était pas obligé d’entreprendre un voyage sur Mars pour voir du monde – par ailleurs on n’est pas obligé de voir du monde pour apprendre le monde. J’ai déjà rencontré certains excellents voyageurs qui, au retour de l’intérieur de l’Afrique, rapportaient comme observation que la bonne peau de roussi ne laissait pas passer l’eau, et que la conserve de gulyás hongrois est un produit de première qualité. En revanche, dans le train de Mezőtúr à Lökösháza[1],  j’ai appris dans le petit cahier populaire intitulé Système du Monde de Károly Lassovszky[2] ce qui avait échappé à mon attention dans les ouvrages scientifiques, que le changement de luminosité de certaines étoiles lointaines peut être attribué au fait que ces étoiles, étant jumelles, l’une couvre parfois l’autre.

Puis c’est l’autre qui recouvre la première.

 

C’est tout comme l’artiste qui obscurcit un autre artiste – la métaphore n’est pas prise au hasard, puisqu’un homme bien de notre temps qui voyage en train ne se contente plus de lire, mais aussi il se place un écouteur de radio sur la tête et pendant que son imagination vole d’une constellation à l’autre, ses perceptions sentimentales et sensuelles offrent tantôt la palme à Tibor Weigand[3] pour son interprétation de la chanson d’amour Je vous hais, tantôt se fondent dans le chagrin larmoyant de Sonny boy, tantôt encore acquiescent au conférencier de la Fédération des Villages pour son avis à propos de l’élevage des chevaux.

Mais on y reviendra ultérieurement.

Car si les choses se côtoient si confusément dans la réalité, ce n’est pas une raison pour les rendre encore plus confuses – l’esprit et la raison servent justement à y entrevoir ordre et harmonie.

Parfois ce n’est pas facile, c’est certain.

István Boross, excellent professeur de littérature au lycée de Mezőtúr qui dans son joli petit livre consacré à la personnalité et à l’importance de l’auteur de ces modestes lignes développe quantité d’arguments et de preuves dont l’acceptation permettrait à l’auteur de ces modestes lignes d’être moins modeste – ce même István Boross accueille à la gare sans enthousiasme la carcasse mortelle de cet auteur modeste car, comme on l’apprendra, bien qu’un grand intérêt s’annonce pour la rencontre avec l’écrivain, lui, en tant que président du club sportif, doit absolument se rendre au match de foot ; de plus, demain ce sera jour de foire aux ovins, il importe donc de ne pas se coucher tard, et il est vrai que c’est Monsieur Spett, le maire, qui doit introduire l’invité de la ville auprès de son public, immédiatement après les respectueuses présentations il devra lui aussi partir pour cause d’élections municipales.

Nous rassurons ce cher professeur, ce n’est vraiment pas grave, Moïse s’était trouvé dans le même cas que Monsieur le Maire – il a montré Canaan à son peuple, sans pouvoir y accéder lui-même.

Pourtant cela n’aurait pas manqué d’intérêt, car la voix d’airain de mon ami Oszkár Ascher[4], compagnon de route de corps et d’âme, noble récitant de poésies, résonne plus magnifiquement que jamais – Mezőtúr ou Jéricho, cela lui est égal, la trompette de la Pensée et de la Foi s’élève ici comme là-bas vers le ciel avec la volonté et l’espoir de faire un jour enfin tomber ces solides murailles obstinées.

Naturellement je ne vise pas les murs livrés par la briqueterie de Sándor Márer – ce serait pure ingratitude de ma part à l’égard de notre hôte qui nous attendait avec un succulent déjeuner et qui, après le déjeuner, fera visiter son usine à moi, visiteur passionné de toutes les industries.

Ma parole, les briques sont belles, je les recommande chaudement à tous – pas aussi chaudement bien sûr que comme je les vois au fond du four, en train de cuire et de sécher, à des centaines de degrés. Je suis encore plus intéressé par la carrière d’où on en extrait la matière première.

Une immense cavité, dans le pâle champ automnal de la Grande Plaine – un chemin de fer à voie étroite conduit à l’intérieur, au fond brille une eau stagnante jaunâtre. Les parois latérales de la cavité se découvrent en couches superposées – du sable en haut, puis de l’argile grise, en bon ordre – ce sont des couches géologiques, les feuilles d’un passé de centaines de milliers d’années, les unes au-dessus des autres – gigantesque Journal Intime de la croûte terrestre que l’Homme-vrillette, en quête de pain et de matériaux de construction, a maintenant foré et mâché en tous sens.

Et moi, insecte distrait, plutôt que forer moi aussi et collectionner les briques rectangulaires pour avoir où se cacher et où correctement s’enterrer le jour venu – avec une curiosité candide j’essaye de feuilleter ce livre et de trouver ce que recèle ce journal mystérieux du passé. Mon guide me sert quelques données.

Dans la couche sableuse on a trouvé des vielles tombes, âgées de quelques centaines d’années, probablement du temps de l’occupation ottomane. Plus bas des cruches bizarres, de l’âge de la céramique, on les a données aux archéologues.

Là-bas, tu vois, en grande profondeur, dans ce petit trou on a trouvé un fémur de mammouth de belle taille, des défenses aussi, avec des rainures caractéristiques – cette petite profondeur de trente mètres, apparemment la trente millième page déjà des annales du journal – il y a trente mille ans cette couche où nous nous trouvons était la couche supérieure. Mais il y a trente mille ans, il est certain qu’au même endroit où aujourd’hui on se prépare à la foire aux ovins, la place du marché de Mezőtúr, se promenaient des mammouths, et dans l’air sillonnaient des dragons aussi grands qu’est de nos jours un solide avion Junker à dix places.

Tu vois là, cette flaque d’eau souterraine, la couche doit dater d’une centaine de milliers d’années. Il n’y a plus dedans que des coquillages et des escargots de mer fossilisés. Tu sais bien que la Plaine a jadis été complètement recouverte d’une mer – il ne vaut pas la peine de creuser plus bas, on n’y trouverait plus de matériaux utilisables.

Viens, entrons prendre un café, je te montrerai les ossements de mammouth si ça t’intéresse.

Les os de mammouth traînent sur l’étagère supérieure de l’armoire.

Sur le côté, une table basse, dessus une radio ; un placard étroit, avec dessus, sur un long tube, une quelconque figure lunaire ronde, le haut-parleur.

Cette grande tête ronde sans yeux, sans nez, sans bouche se met à parler fort de temps à autre.

Et tous les visages se tournent vers elle.

Et la tête ronde, parlant plus fort que nous tous, annonce que ceci ou cela s’est passé à Budapest voilà une demi-heure. La minute suivante elle reparle pour nous faire savoir en passant qu’un quart d’heure plus tôt telle ou telle action en Amérique a perdu un demi-point. Après une courte pause elle raconte en vitesse qu’un tremblement de terre s’est produit le matin au Japon, avant de se mettre subitement à chanter d’une voix de femme envoûtante. Tout à coup elle se munit de mille gorges : un orchestre en jaillit, un chœur chante des psaumes, et chaque recoin de ce petit appartement de province se remplit de la compacte musique des sphères.

Je n’aurais pas imaginé ce que signifie la radio en province.

Ce n’est pas une blague, ce changement intervenu en quelques années.

Toutes les familles possèdent un poste de radio. Il occupe la place centrale, au milieu du salon : un autel domestique, le foyer de l’âme et de la raison, c’est autour de lui que se blottissent pour se chauffer toutes les curiosités naïves, enfouies ou inassouvies, tous les désirs et les espoirs, la religion des âmes simples.

Le monde est devenu leur, cette lampe merveilleuse le leur a ouvert.

Le matin ils se lèvent plus tôt pour écouter les informations – ce qu’autrefois le journal ne leur apportait qu’une demi-journée, une journée ou plusieurs jours plus tard, maintenant ils l’entendent de première main, avant même que ce soit imprimé.

Le programme hebdomadaire se pavane là sur la petite table, et le bourgeois de Mezőtúr est mieux informé de l’état du jour de la culture musicale de l’Europe qu’un professeur de piano – même l’enfant sait que le concerto pour violon de Beethoven nous sera transmis cet après-midi de Stuttgart, or à Stuttgart on le joue bien mieux qu’à Barcelone.

À sept heures et quart je mène une conversation unilatérale avec mon ami Dezső Kosztolányi – je place la Tête ronde près de moi et pendant que je m’habille et fais ma toilette, c’est comme s’il était ici tout près de moi : il me crie directement à l’oreille sa conférence à Budapest sur notre douce langue maternelle.

Eh oui, la douce langue maternelle.

Pour être douce, elle l’est, là où sa cloche c’est qu’elle est seulement celle de notre mère.

On ne peut pas y remédier. Cent millions de radios peuvent la capter vainement partout dans le monde – quelques centaines de milliers seulement la comprennent, les autres l’entendent, haussent les épaules, et tournent le bouton.

Le chaos babélien des langues rend une fois de plus impossible que la reine de tous les arts, poésie et littérature, profite de cette merveilleuse omnipuissance de la communication. Il n’existe pas de langue mondiale, aucune langue vivante ne souhaite le devenir, nous rechignons à adopter l’espéranto – que restait-il d’autre ? L’art musical s’est installé sur le trône laissé vide, la situation est la même qu’elle était déjà au XVIIIe siècle – c’est la musique qui parle à tous de la même voix, elle laisse les autres expressions loin derrière.

Il faudrait peut-être retourner à Farémido. Plutôt que l’espéranto, apprenons un nouveau langage composé de sons musicaux.

Bon, tant pis – le public à notre conférence est enthousiaste, intelligent et comprend tout : il comprend chaque mot. Une chaleur envahit mon cœur – est-ce du sang ou des larmes ?

Dehors, sur les routes de la plaine large, longue, sans espoir, des bêtes bêlent.

Demain c’est foire aux ovins.

Ici tu dois vivre et mourir.

 

                       « Terre maudite. C’est ma patrie à moi,

                       L’Orient sans soleil… »[5]

 

Pesti Napló, 10  novembre 1929.

Article suivant paru dans Pesti Napló



[1] Villes de l’est et du sud-est de la Hongrie.

[2] Károly Lassovsky (1897-1961). Astronome, géophysicien, émigré en 1957 aux Etats-Unis.

[3] Tibor Weigand (1905-1965). Compositeur hongrois de chansons, chanteur de charme.

[4] Oszkár Ascher (1897-1965). Comédien, directeur de théâtre.

[5] Du poème "À la Gare de l’Est" de Endre Ady (1907).