Frigyes Karinthy : Nouvelles parues dans la presse : 1914-1915

 

Suite du recueil

Presse : 1914-1915

Thème "littérature"

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GULLIVER SWIFT

Gulliver Swift lous l’avons rencontré la dernière fois il y a longtemps, il y a dix à quinze ans, dans la chambre d’enfants. Des géants, disions-nous ébahis – et des nains ! –C’est magnifique ! Gulliver est ligoté par les nains et exposé par les géants – il est tantôt un héros remarquable, tantôt un charmant spectacle. Quinze années se sont envolées au-dessus de nous depuis que nous y croyons – deux cent cinquante ans depuis que Gullivers’s Travels a été publié.

Maintenant imaginons l’époque où Gulliver est monté pour la première fois à bord d’un bateau, en qualité de chirurgien. Les grandes découvertes sont déjà derrière nous : l’Amérique a déjà été tant bien que mal décrite par les géographes, le monde est encore un peu incertain du côté de l’Australie et sous la pointe de l’Amérique du Sud – nous nous sommes déjà approchés de l’Asie du côté de l’Océan Pacifique, mais derrière les Indes n’éclaire encore que la flamme du conteur fantastique. Il faut y penser sérieusement, sinon il nous paraît incroyable que durant cinquante ans des débats sérieux ont été menés pour décider si Gulliver était tout autant une personne vivante que Robinson Crusoé, et si les petits hommes grands comme le pouce étaient des êtres tout aussi existants que les géants, et s’il fallait même dépêcher une expédition pour les retrouver. Cela paraît incroyable, mais qui lit Gulliver comprendra cette ivresse. Il est impossible de simplement considérer Gulliver comme une création d'un cerveau humain : il est bel et bien un chirurgien, né à telle et telle date et embarqué tel et tel jour, il a navigué à tel et tel endroit et a subi un naufrage à tel degré de latitude et tel degré de longitude. C’est une méthode à première vue quasiment maniaque du naturalisme, à la fois enfantine et déchiffrable, et à la fois trempée par une ruse millénaire. Gulliver décrit avec précision : à tant de degrés de longitude et à tant de degrés de latitude il convient d’aller chercher le pays des géants ; il ajoute même que les géographes feront bien de rectifier désormais leurs cartes. Dans la conclusion de l’œuvre il déclare que lui, simple navigateur, ne pourrait et n’a jamais voulu se targuer de vertus littéraires, il ne sait même pas bien écrire, et en vérité cette langue dans laquelle ses aventures sont écrites est hachée et lourde, c’est l’œuvre d’un homme amateur des lettres, mais dans le fond très peu génial. Il déclare n’avoir pas d’aspirations à des lauriers ; il n’est qu’un modeste et simple chroniqueur de pays lointains et de données inconnues ; son imagination, dit-il, est pauvre, il serait incapable de distraire le lecteur par la description des plantes exotiques et des hommes à tête de chien à la manière d’autres écrivains explorateurs populaires. Mais il possède une vertu dont il est fier et orgueilleux, tel un soldat de son honneur : il n’a jamais écrit une seule ligne mensongère, il n’a jamais rallongé ses observations de palabres vaniteuses, de réflexions ni de sagesses : il a toujours méprisé les auteurs infatués et prétentieux qui cherchent à faire de l’effet sur leurs lecteurs avec les divagations de leur esprit maigrichon et qui à cette fin se laissaient entraîner au crime le plus inouï et le plus vil qu’un écrivain puisse commettre : falsifier la réalité, transmettre des faits et des détails qui ne correspondent pas à la vérité. Peut-être son œuvre exempte de ce genre d’oripeaux devient-elle une lecture ennuyeuse et sans intérêt ; mais lui, il ne compte pas sur la postérité et les critiques : il se contente de divulguer quelques modestes données sur la nature des régions que, à sa vue et selon sa conviction peut-être erronée mais la sienne, personne avant lui n’a encore décrites. Néanmoins s’il se trompait et s’il existait des récits littéraires, décrivant précisément le pays des géants et des nains, et s’il existait un voyageur ayant parcouru les pays des Houyhnhnms, celui des chevaux, et peut-être aussi Laputa, la capitale volante, alors il demande respectueusement l’indulgence du lecteur et observe modestement que cela peut arriver à tous. D’autre part il est fier que les voyageurs qui parcourraient ces terres pourraient confirmer ses descriptions et les enrichir de nouveaux détails. En ce qui concerne l’occupation de ces pays, car la politique coloniale est toujours la question numéro un en Angleterre, il ne saurait pas émettre une proposition ferme : sa majesté le roi d’Angleterre lui pardonnera de n’avoir pas planté l’Union Jack à Laputa, l’île volante, comme le ferait un authentique sujet anglais, et de n’avoir pas déclaré le pays des chevaux sages contrée anglaise : mais ceux de là-bas étaient tout de même plus nombreux que lui et ne l’auraient pas bien pris.

Après cet aveu haché et gauche, qui penserait que Swift prendrait Gulliver pour un être satirique rusé et cruel, le moraliste le plus incompréhensible, le plus assassin de l’histoire de la littérature et de la pensée humaine, pour le pessimiste le plus extrême et le plus désespérant de la philosophie sociale, qui deux cents ans avant Schopenhauer serait allé plus loin que Schopenhauer, parce qu’il ne clamait pas la vanité de l’existence, pour lui l’existence serait parfaite s’il n’y avait pas d’hommes dedans. Quelqu’un qui deux cents ans avant Darwin est allé plus loin que Darwin et ne s’est pas contenté de proclamer que l’homme descend de l’animal, mais qu’il continue d’être le dernier animal de tous les animaux. Que sur le plan moral et intellectuel l’homme demeure bien en dessous des chevaux, que les chevaux auraient bien mieux mérité de gouverner le monde, que la vie organique, hommes, herbes, fleurs, sont maladie et tumeur de l’organisme, et nous marchons sur le dos de la Terre comme les acariens et les parasites sur notre corps. À qui tout cela viendrait-il à l’esprit ?

Imaginons cet homme à l’aube du temps nouveau, debout sur les rives de l’Océan Atlantique dont on ignore où il se termine et même s’il se termine quelque part. Monde merveilleux, époque merveilleuse : des navigateurs arrivent et nous attendons le retour de bateaux, pour nous relater peut-être le secret de mystères et d’opportunités inouïes. L’imagination se fige sur l’infini : peut-être des hommes ailés et des îles heureuses nous attendent-ils là-bas, nous les mortels, ou peut-être est-ce l’enfer qui tourbillonne là-haut, au-delà des Bermudes ? Et un homme demeure sur la rive, il rit avec sarcasme et colère, il fait des gestes vers le large : « Que voulez-vous ? Revenez ! Là-bas aussi, vous n’apprendrez qu’une seule chose : la misère infinie de l’homme – et qu’il ne mérite pas plus que sa misère. » C’est ce qu’écrit le Soleil sur la voûte céleste avec les gerbes de ses rayons, c’est ce que dit le miroir dans lequel s’enfonce notre regard interrogateur. Nous intitulons notre espèce seigneur de la création : en avant donc savants, artistes, poètes, philosophes, où sont les preuves ? Prenons des critères esthétiques généraux. Celui qui un jour s’est artistiquement immergé dans le sentiment de l’harmonie des traits et des formes, ne peut jamais affirmer que l’homme d’un point de vue décoratif représente le plus parfait qu’un être vivant ait pu produire en beauté et en harmonie, puisque si nous voulons nous prétendre beaux, nous empruntons des métaphores au monde des plantes et des animaux. Notre seul parent dans le monde animal est le singe, l’animal le plus repoussant, le plus disgracieux, autant par ses traits extérieurs que ses caractères innés. Ce qui y est le plus surprenant et que nous appelons intelligence, que nous qualifions de culture, n’est autre que méchanceté, crime, mensonge, avidité, lubricité, développés à la perfection,.

La morale de Swift est pessimiste : il ne croit pas qu’on puisse amender les mœurs, et ne croit pas qu’un jour le monde sera plus heureux et plus vrai. S’il imagine devant lui un être parfait, ce n’est pas pour nous poser en modèle. Il se contente de montrer le contraste terrible, sans fond et irrémédiable entre nous et l’être parfait. Qu’il voie notre misère, nos crimes, notre mort sans espoir, c’est naturel et compréhensible chez lui, puisque si nous regardons bien au fond de ce pessimisme inexorable il s’avère que ce n’est pas nous qu’il accuse pour nos péchés, mais c’est la nature qui nous a formés ainsi. Swift était habité par une colère et une haine inextinguible et impuissante, qui se dirigeait contre la nature imbécile. Contre cette nature qui nous domine, dont dépend chacun de nos gestes ; contre ce mauvais monarque qui n’a ni talent ni intelligence digne de sa tâche. Elle crée des biches pour qu’elles vivent et se multiplient, qu’elles mangent de l’herbe car cela leur permet de vivre – et elle crée des loups, pour qu’ils vivent et se multiplient, et qu’ils mangent des biches car cela leur permet de vivre. Elle se crée des organes pour composer avec ces organes des petits animaux et des parasites qui détruiront ces organes et détruiront nous-mêmes – contre ce mécréant touche-à-tout, maladroit, méchant et oublieux, entre les mains infantiles duquel une mauvaise Providence a remis l’Intelligence et la Pensée Humaines, ce mécanisme complexe, pour qu’il le détruise, le dérègle, l’abîme comme une brute.

Sur la tête de Jonathan Swift une tumeur a poussé à l’âge de soixante ans : les médecins ont bandé cette tumeur et ont ligoté aussi ses mains car le vieux Swift était hargneux, il n’arrivait pas à supporter cette saleté qui avait planté des champignons dans quelques gouttes de sang sales pour devenir le bourreau d’un grand esprit. Il fut laissé seul quelques minutes dans le jardin, il a alors déchiré ses liens, de son poing et de ses griffes il s’est attaqué à sa tumeur, il s’est mis à la déchirer de ses dents grinçantes. Gulliver Swift chirurgien est mort en Angleterre au cent vingt-huitième degré de longitude, au soixante-dixième degré de latitude et au cent millième degré du désespoir.

 

Budapesti Hírlap, 4 avril1915.